Liz Coleman: Réinventer l'éducation
"Simply put: when the impulse is to change the world, the academy is more likely to create a learned helplessness than to create a sense of empowerment." - Liz Coleman, president of the Bennington Liberal Arts College.
Liz Coleman est incisive et inspirante. Son TEDtalk (une série de conférences tout simplement extraordinaires) sur les humanités est absolument renversant. Elle met en lumière, de manière bien plus précise et cohérente que je ne suis capable de le faire, certains des enjeux qui minent les études supérieures. Je vous invite à écouter son TEDtalk: http://www.youtube.com/watch?v=syqScVtnKuU
Je retiens surtout deux éléments qui me touchent - je dirais même, qui me bouleversent - depuis trop longtemps. Le premier: la surspécialisation de notre éducation, la surdivision en sous-disciplines et en sous-domaines de plus en plus étroits, et à cause desquels nous n'apprenons pas à comprendre la perspective de ceux dont la formation diffère de la nôtre. Pourtant, lorsque nous cherchons tous à solutionner les mêmes problèmes, il est crucial que nous nous enrichissions des autres perspectives plutôt que de nous enfermer chacun dans nos solitudes.
Le second élément: la mise de côté de l'engagement par l'école. C'est un peu comme si tout le monde se disait "ce n'est pas à moi de faire des blagues, c'est le rôle des humoristes" et perdait son sens de l'humour. Je sens que beaucoup de gens se disent "ce n'est pas à moi de m'engager, c'est le rôle des gens-qui-étudient-en-développement-et-en-aide-humanitaire" et perdent leur sens des responsabilités. Pourtant, de la même manière dont les gens peuvent faire des blagues dans tous les milieux de travail, et ainsi faire passer une meilleure journée à leurs collègues, chacun peut s'engager un peu autour de soi, et contribuer au mieux-être des autres.
Ce que je retiens, c'est l'isolement. L'école nous apprend à nous fermer aux perspectives des autres disciplines - et aux autres humains.Pourtant, il faut agir. Nous ne sommes pas isolés les uns des autres - les autres sont tout ce que nous avons. Nos gestes les affectent et leurs gestes nous affectent, que nous tentions de nous le cacher n'y change rien. Je ne peux pas mieux le dire que Liz Coleman:
"If the question of where to start seems overwhelming, you are at the beginning, not the end, of this adventure. Being overwhelmed is the first step, if you are serious about trying to get at things that really matter, on a scale that makes a difference. What do you do when you feel overwhelmed? Well, you have two things. You have a mind, and you have other people. Start with those, and change the world."
- Le blogue de Régine Debrosse
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Trois questions pour Mme Coleman
C'est vraiment inspirant d'entendre une personne qui a les cheveux blancs et qui parle de changer le monde (c'est vraiment inspirant de regarder un TED TALK dans l'ensemble). Beaucoup de gens qui ont vécu ou étudié longtemps parlent par le faisceau de la neutralité académique -sans indiquer en fin de ligne quelle approche ils préfèrent- ou tout simplement avec la légère désillusion de ceux qui ont déjà essayé plusieurs fois de changer le monde sans succès fracassant.
Mme Coleman nous dit: arrêtons de nous limiter à notre propre discipline, ne cachons pas nos opinions faces à des problèmes complexes et engageons-nous à changer le monde pour un plus grand bien. J'aime.
Ma "réponse" à Mme Coleman, s'il en est une, est sous forme de 3 questions:
1. Que faire devant un monde dont la complexité est infinie ? Nous gagnerions certainement à ce que l'université soit orientée vers la formation de spécialistes qui soient aussi capables de comprendre et de suivre les développements dans d'autres domaines du savoir, et ainsi de formuler des opinions mieux renseignées sur l'applicabilité de leur recherche au contexte social. Mais je pense qu'il ne faut pas sous-estimer le défi que représente la conquête d'une discipline. Les enjeux sont complexes et nous avons besoin de gens qui consacrent leur vie à la macroéconomie ou à la recherche oncologique pour nous aviser en la matière. Le risque d'orienter l'enseignement vers la pratique généraliste -on le voit avec la floraison des programmes multidisciplinaires au Québec- serait de le faire au dépend de la qualité du travail de nos spécialistes.
2. Notre système politique est-il à la hauteur? Je suis bien d'accord qu'il faille re-politiser les prises de décisions dans certains domaines, puisque des considérations techniques uniquement (la croissance, l'efficacité, l'effet thérapeutique, le coût, le profit) ne peuvent dicter nos choix sociaux. C'est seulement leur appréciation dans l'ensemble -par un généraliste et non un spécialiste- qui le permet. Mais notre système démocratique n'est pas toujours à la hauteur, quand on sait que ni l'élu ni l'électeur n'a la capacité réelle de comprendre complètement toutes les implications de certaines décisions, et que bien souvent les décisions politiques sont prises en fonction d'objectifs à court terme, plutôt que de l'atteinte d'une vérité issue de la recherche scientifique. L'université doit nous éduquer et nous éclairer, mais rappelons-nous que notre démocratie ne transforme pas parfaitement ce savoir en décisions collectives.
3. Oublier la neutralité scientifique? L'engagement de la recherche est un thème passionnant et nous fait réaliser que le chercheur, dans l'établissement de ses objectifs, de ses hypothèses et de ses sources, a recours à sa subjectivité et déborde nécessairement des limites de la neutralité. Affirmer que ces débordements devraient être faits dans le sens de la recherche du plus grand bien est donc courageux et rafraichissant. Financer la recherche en fonction de sa contribution au bien commun ramènerait des questions éthiques sur les premières page des journaux et nous nous en porterions certainement mieux. Mais attention, admettre que la recherche puisse être orientée idéologiquement pourrait aussi affecter la crédibilité de ses résultats et ne devrait pas entraîner l'abandon de toute méthode. Nous ne sommes pas beaucoup plus avancés en effet si deux chercheurs arrivent à des résultats opposés parce que leur conception du bien commun ou leur objectif diffère (et c'est souvent le cas aujourd'hui, notamment devant les tribunaux). Comment répondre à ce vide éthique ? Un premier pas serait de leur demander d'être transparent par rapport à leurs objectifs ou leur vision du bien dans leur travail, plutôt que de continuer de prétendre à la possibilité d'une neutralité, non pas pour ne financer ou ne lire que ceux avec lesquels on est d'accord, mais pour les inciter à ne pas laisser leur rigueur en pâtir au cours de leur recherche.